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Le rôle du beau dans l’innovation créative

Extrait de l'“In-carnet” La lettre d’elycorp. – numéro 5 – Janvier 2012


Et si le passage par le beau, dans sa dimension esthétique, mais aussi plus universelle et conceptuelle, adressant le bon et le vrai, était une clé fédératrice pour mieux innover... Et si le beau était envisagé comme un langage permettant de détecter les idées et concepts à potentiel, de mobiliser, de décloisonner les équipes, et de fédérer l’entreprise autour de projets d’innovation...


Beau, esthétique, et langage universel

Et si le passage par le beau, dans sa dimension esthétique, mais aussi plus universelle et conceptuelle, adressant le bon et le vrai, était une clé fédératrice pour mieux innover... Et si le beau était envisagé comme un langage permettant de détecter les idées et concepts à potentiel, de mobiliser, de décloisonner les équipes, et de fédérer l’entreprise autour de projets d’innovation...


N’étant ni artiste, ni philosophe, mais expert en innovation créative, je propose d’organiser mes réflexions sous forme d’étonnements, issus de points de vue variés et de théories, glanés au fil de mes lectures et autres recherches, notamment dans le fabuleux « aide-à-penser » qu’est Wikipédia…


Le beau, dans sa dimension esthétique, est apparu au 19ème siècle. Théorie du beau, qui se veut « science normative aux côtés de la logique (concept du vrai) et de la morale (concept du bien) », l'esthétique est également considérée comme « une métaphysique de la vérité, qui s'efforce de dévoiler la source originelle de toute beauté sensible ».


On voit bien transparaître, dans cette tendance à normaliser les codes du beau par l’esthétique, le prolongement de la volonté de rationalisation des Lumières, auquel a succédé « l’hybris rationaliste du 19ème siècle », pour reprendre l’expression de Koestler.

L’esthétique est ainsi une dimension majeure, qui inscrit le beau dans un ensemble de règles, de proportions, que nous connaissons et appliquons aujourd’hui consciemment.


Stéphane Ely, Le beau dans l'innovation : fédérer et toucher

Il y a également le beau que nous côtoyons tous les jours à travers le design, ce concept intimement lié au beau et à l’innovation, qui aujourd’hui est partout, jusqu'à être une source d’inspiration pour le management de l’innovation.


Le grand public identifie le design, tel que l’a concrétisé le Bauhaus* - c’est-à-dire incluant l’idée et sa représentation, le dessein et le dessin - comme un élément clé de la décision d’achat.


(*C'est seulement au début du XXème siècle, en pleine industrialisation, que l'on assiste à l'émergence internationale du terme design dans le sens de disegno, c'est-à-dire la conception et la mise en forme. Cette définition moderne se concrétise dans le travail effectué au Bauhaus, précurseur du design contemporain.)


Ayant bien compris l’intérêt du design, et plus largement du beau esthétique mais aussi conceptuel en matière d’innovation, Tim Brown a formalisé l’approche du Design Thinking. Le dirigeant de l’agence IDEO rappelle ainsi qu’ « il s’agit moins de faire du design que de penser en mode design » : par extension, les designers ne sont pas là uniquement pour peaufiner une idée et la rendre belle, mais pour créer de beaux concepts en amont du processus de développement. Il est par ailleurs intéressant de noter que, selon Tim Brown, « une vision de l’innovation purement technocentrée est impensable aujourd’hui » ... des propos qui trouvent un écho certain avec nos réflexions sur l’innovation conceptuelle versus l’innovation technique.


Figure incontournable de l’innovation, et cité depuis plusieurs années comme un modèle à suivre (ce qui à mon sens doit être nuancé, voir article sur sa biographie), Steve Jobs ne cessa de rappeler que sa mission fut d’organiser la rencontre entre l’art et la technique ; le design, l’intégration du beau et de la perfection étaient pour lui une obsession…

Stéphane Ely, Le beau dans l'innovation : fédérer et toucher

Aujourd’hui, le design est, à mon sens, l’une des facettes du beau : il est un moyen de se réaliser, de ré-enchanter* son quotidien, à travers l’émotion que procure la beauté de l’objet. Il permet d’animer ses sens, de se laisser toucher, émouvoir et ainsi, comme le dit Vasse, de donner du sens à la vie, ce qui est un insight majeur dans notre société où l’on a déjà tout - ou presque - sur le plan matériel… (*Max Weber est à l’origine du concept de désenchantement)


Ce que Tim Brown appelle le « design thinking » fait le lien avec la définition originelle du beau : dans la Grèce antique, la question du beau est une question centrale, mais elle n'est pas nécessairement rapportée à la question de l'art, ou de toute forme d’incarnation. Ainsi, pour Platon, elle est aussi bien une question qui touche à la morale et à la politique. Ce dernier ne conçoit pas le beau comme quelque chose de seulement sensible mais comme une idée : la beauté a pour lui un caractère surnaturel, elle est quelque chose d'intelligible, qui s'adresse à la pensée.


Le beau est également associé au bien, comme dans l’expression « kalos kagathos », associant les adjectifs « beau et bien » en grec ancien. Cette expression était utilisée pour décrire un certain idéal de l'être humain, tant sur le plan intellectuel que sur le plan physique ; l’historien de la philosophie Werner Jaeger le décrit comme « l'idéal chevaleresque de la personnalité humaine complète, harmonieuse d'âme et de corps, compétente au combat comme en paroles, dans la chanson comme dans l'action ».


On touche là une facette majeure du beau : un concept intelligible et touchant, apportant une dimension universelle et harmonieuse.


C’est ce que décrit Henri Poincaré (merci à Guy Aznar qui m’a suggéré ce passage), évoquant son processus d’invention mathématique et le rôle qu’y joue le beau, l’esthétique… « Parmi les combinaisons choisies, [les possibilités de solutions envisagées en nombres] les plus fécondes seront souvent formées d'éléments provenant de domaines fort éloignés. [...] Parmi les combinaisons ainsi formées, presque toutes sont sans intérêt et

sans utilité. […] Quelques-unes, seulement, sont harmonieuses et, par suite, à la fois utiles et belles. […] Il ne faut pas oublier le sentiment de la beauté mathématique, de l’harmonie des nombres et des formes, de l’élégance géométrique. C’est un vrai sentiment esthétique que tous les vrais mathématiciens connaissent ». (Extrait de Science et Méthode, Flammarion, 1908)


Cette description de Poincaré, ainsi que ses commentaires par Koestler (le cri d’Archimède), est très intéressante, car elle introduit la notion d’esthétique relativement à une idée, une idée mathématique, et finalement l’esthétique d’un concept. Poincaré n’ira pas jusqu'à modéliser une esthétique du concept, mais il aborde cette capacité à reconnaître intuitivement « les belles solutions », et installe l’esthétique des solutions comme un filtre clé dans sa démarche.


Cette capacité à mettre en oeuvre des concepts portés par le beau, à reconnaître les belles idées, à les laisser émerger puis à les incarner, est une clé du processus d’innovation créative que nous décrivons ici.


Liens avec l’innovation et la créativité : fédérer et toucher



Stéphane Ely, Le beau dans l'innovation : fédérer et toucher

Le beau est une notion fluctuante, qui a beaucoup évolué au fil du temps, mais une constante s’impose : la fonction du beau est universelle.


On voit bien que la définition du beau n’est pas chose aisée ; elle évolue à travers les âges. Le beau, dans le sens de l’esthétique, n’est certainement pas universel, même si les codes de l’esthétique tendent à se mondialiser. Merci à Ikea, Apple, Porsche, Dior, Chanel, Le Louvre, Le Moma, Le Getty… Merci à Putman, Starck, Pei, Serra…


Mais l’esthétique, dans sa volonté de rationaliser les codes du sensible, ne peut néanmoins prétendre à une universalité.


La fonction du beau, elle, peut être considérée comme universelle. Si le beau a longtemps été cantonné à la sphère du divin ou encore de l’art, ce n’est plus le cas. Luc Ferry, dans Le Sens du Beau, explique la vision ayant cours dans l’Antiquité : le beau avait alors cette capacité à incarner les propriétés harmonieuses de l’ordre du monde, du « Grand Tout » cosmique… Puis le Moyen Age perpétua cette démarche en l’associant au divin : l’art est au service du divin et a pour fonction de mettre en oeuvre, dans son matériau sensible, une vérité supérieure et extérieure à l’humanité…


Aujourd’hui, le rôle du beau n’est plus l’apanage du cosmique ou du divin, ni de l’art ; le beau est une possibilité de toucher, d’apporter de l’harmonie, de fédérer, de donner du sens à sa vie quotidienne ici et maintenant, sur terre…


Dès lors, la fonction du beau tel que nous l’envisageons peut se résumer ainsi : apporter de l’harmonie, une possibilité d’élévation à chacun, faire le lien avec le bon et le vrai, ré-enchanter et embellir la vie.


C’est pourquoi le beau est clé dans le processus d’innovation, pour parvenir à toucher les futurs consommateurs, qui, aujourd’hui plus qu’hier, cherchent à se réaliser, à trouver du sens, voire une forme de spiritualité, à travers leur consommation, les expériences, les relations qu’ils vivent au quotidien…


Mais mobiliser cette fonction du beau, toucher, exige d’entrer en résonance avec l’émotion des consommateurs, pas uniquement en surface, mais en profondeur. Les propositions doivent être belles dans toutes leurs dimensions, et pas seulement fonctionnelles.



Stéphane Ely, Le beau dans l'innovation : fédérer et toucher

N’oublions pas que le beau n’est pas qu’une affaire d’esthétique. Le beau esthétique est nécessaire mais pas suffisant. Les propositions doivent aussi incarner un beau conceptuel, participer globalement à créer une harmonie, être porteuses de sens dans l’ensemble de l’écosystème d’une innovation (les individus, le business, la planète...).


Le design doit pour cela revenir à sa proposition d’origine : faire le lien entre le dessein et le dessin.


Comment les entreprises peuvent-elles satisfaire à cette exigence ?


Comment intégrer une capacité à innover à travers de beaux concepts, comment savoir les détecter, comment réintroduire l’intuition pour être juste, touchant, savoir incarner ce que l’on a su concevoir, puis transmettre ?


C’est ce que nous proposons d’explorer dans les articles « Quel management de l’innovation créative, pour des innovations conceptuelles portées par le beau ? » et « Quelles techniques créatives pour des innovations conceptuelles portées par le beau ? ».


Mots clés : beau, design, esthétique – invention, innovation conceptuelle, innovation technique – management de l’innovation, creative leadership – insight – Steve Jobs.


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